Seix, village agro-pastoral

En nous promenant dans les ruelles étroites du vieux Seix, il n’est guère difficile de se rendre compte que des granges – restaurées pour certaines mais encore « en l’état » pour d’autres-,  alternent avec les maisons d’habitation : c’est le cas notamment dans la rue du Roy, dans la venelle de la Caoussade mais aussi dans la rue de Pujolle et dans celle du Fond de Seix.
C’est que les bêtes, l’hiver, se trouvaient ainsi tout à côté des maisons d’habitation et il n’y avait aucun problème de ravitaillement en eau puisque les accès directs au Salat et à l’Esbintz sont ici multiples.
Cette alternance de granges et de maisons d’habitation est l’une des caractéristiques architecturales du village, elle lui confère encore aujourd’hui son caractère agro-pastoral.

Seix. Rue du Roy années 50

Seix. Rue du Roy années 50

Plus haut, dans la montagne, les pâturages d’altitude appelés ici estives, sont utilisés par les troupeaux en été.
Ils font partie, avec les bois et les landes, du territoire pastoral ariégeois et les éleveurs seixois continuent de les utiliser l’été.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme l’a souligné Jean-Louis Loubet dans une Etude géographique du milieu montagnard parue en 1976, ce territoire pastoral a été l’objet de nombreux affrontements dans le passé, le plus célèbre d’entre eux ayant été La Guerre des Demoiselles. Nous consacrerons à cet événement historique un article spécifique dans quelque temps. Mais il faut avoir en tête que, comme l’écrivait J-M. Servat dans son Histoire de Massat, « Les paysans avaient toujours reconnu la propriété des communes sur les forêts et les pâturages ; ils ne voulaient pas y reconnaître la propriété de l’Etat. Plus que jamais cette liberté de prendre dans les forêts le bois qui leur était nécessaire, de laisser paître leurs troupeaux dans les montagnes leur semblait un droit acquis et incontestable » (p.125)

Vaches à l'estive

Vaches à l’estive

Le 19e siècle marque donc la  rupture avec un système qui depuis son origine voyait les agriculteurs montagnards associer étroitement les différents étages de végétation pour nourrir les hommes – cultures de fonds de vallées – et les troupeaux  – valorisation des surfaces pastorales -…

La cabane d'Aula

La cabane d’Aula

 

La cause de cette rupture est l’envolée démographique du 19e siècle qui induit bientôt des difficultés économiques accrues et une misère qui conduit à l’exode… Parallèlement, le pouvoir central tente, lui,  de remettre la main sur l’espace montagnard…d’où cet épisode de violence propre à l’Ariège, la Guerre des Demoiselles.
Malgré les aléas de l’histoire, l’activité pastorale aujourd’hui demeure une activité fondamentale des Pyrénées ariégeoises. (cf Rapport du PNR des Pyrénées ariégeoises, 2009). Mais, si les touristes sont aujourd’hui invités à fêter la transhumance remise au goût du jour comme un peu partout en France, mesure-t-on vraiment l’importance fondamentale de l’activité fromagère autrefois ?

Seix. Le départ pour la transhumance

Seix. Le départ pour la transhumance

Le fromage était autrefois fabriqué dans les fruitières, cabanes pastorales nichées dans les estives. L’architecture même de ces cabanes, leur étroitesse et le fait qu’elles soient  à demi-enterrées indiquaient qu’il s’agissait bien  de  « fruitières »,  cabanes  servant à conserver la fraicheur et permettant d’y déposer le fromage pendant la belle saison…
Le ou les berger(s) fabriquaient en effet  le fromage sur place, là haut, dans les estives.

Cabane de berger. Les Goutets

Cabane de berger. Les Goutets

Selon Madame Marie-Paule Vilars, les creux aménagés dans les murets de pierres que l’on aperçoit sur le replat herbeux, à droite,  juste avant d’arriver à Aunac faisaient également office de fruitières.

Le peintre René Gaston-Lagorre a immortalisé la gestuelle des bergers de montagne.

Les bergers fromagers, gouache de René Gaston-lagorre

Les bergers fromagers, gouache de René Gaston-Lagorre

Les cabanes de bergers ont ici des noms particuliers : les orris sont les cabanes d’estives tandis que les fruitières sont appelées mazucs.
Les tableaux du peintre nous montrent, à l’intérieur des cabanes, les bergers fabriquant le fromage ainsi que les ustensiles dont ils se servaient. Sur ces toiles on distingue parfois  le caoudé – chaudron rempli du lait de la récente traite-, on  aperçoit le trépied de bois sur lequel s’asseyait le berger, le banquet. On  voit également, souvent au premier plan, au milieu de casseroles noircies par la fumée de l’âtre, des lérous de bois.

Un lérou

Un lérou

Un lérou est un broc ou un genre de seau qui servait à recevoir le lait lors de la traite .Utilisé presque uniquement dans les Pyrénées ariégeoises – bien que l’on en trouve quelques uns dans la vallée d’Aspet-,  cet outil de pâtre était bien sur réalisé par son propre utilisateur.
Le corps du lérou a la particularité d’être réalisé dans une seule pièce de bois. Le fond et l’anse sont les deux seules pièces qui peuvent être rapportées, et ne sont donc pas issues de la pièce de bois sculptée à l’initiale.
Les pièces les plus recherchées sont les plus cintrées. C’est ce galbe si particulier qui permettait simplement de mieux recueillir le lait : lors de la traite, la personne s’asseyait dessus, à califourchon. L’ouverture du lérou se plaçait alors naturellement sous le pis de la bête.
Malgré cette courbure, le lérou a un fond plat : il se pose aisément.

Le lérou ainsi  courbé n’existent que dans les contrées de Seix, d’Aulus, d’Ercé , d’Ustou et de Massat; il est au contraire droit avec des configurations différentes du côté de Bethmale, de Balaguères et d’Aspet
On constate aussi généralement 4 bandes de fer forgé ou juste mis à plat qui enserrent le lérou à divers endroits sur le corps, le rendant ainsi plus résistant et fixant la poignée de préhension.
Ce pot possède un couvercle, qui est souvent absent aujourd’hui lorsqu’on en trouve un. Il existe des lérous décorés et monogrammés, aux initiales de leur propriétaire.
Un lérou mesure de 40 à 60 cm de haut.
Les plus courants datent des 19e et 20e siècles.Un lérou droit vaut environ 300 € et un lérou avec un beau cintre et datant du 19e siècle vaut plus ou moins 1 000 €. C’est un objet typique de l’art populaire français !
Après avoir recueilli le caillé à la main, le berger-fromager pressait la boule constituée dans un moule rond de bouleau, moule percé de trous, ainsi la boule pouvait s’égoutter.
Ce moule, posé sur une planche creusée d’une gorge circulaire et munie d’un bec verseur, permettait de récupérer le petit lait recueilli dans un grand récipient de bois, déposé entre les jambes du berger, à même le sol.

repaspatres ariégeois
La commercialisation du fromage

Le fromage était ensuite descendu par les bergers pour être vendu sur les foires d’automne…

Seix. Un jour de foire

Seix. Un jour de foire

Ce n’est qu’au début du 20e  siècle que les fruitières vont céder leur place aux fromageries artisanales et familiales, notamment à Seix et surtout à Oust. Les fromageries continuent d’être dénommées  fruitières. Le lait cru y est transformé en fromage.

Ariège-news relate en 2010 un parcours exemplaire, celui de Sylvie Domenc : l’inauguration de la fromagerie de Cazalas en marque le point de départ. L’auteur de l’article souligne le chemin parcouru par cette petite fille qui passait ses journées dans la fromagerie familiale, jusqu’à devenir cette femme, maire de son village natal de Bethmale, qui en 2010 s’apprête à produire entre six et sept tonnes de fromage par …
http://www.ariegenews.com/news-15087.html
La vocation économique agro-pastorale de l’Ariège et du Haut Couserans est toujours de mise. Mais des transformations d’importance ont eu lieu. Les amateurs de cartes postales anciennes le savent bien : le paysage agraire a fortement changé. C’est que le développement de l’élevage bovin a conduit peu à peu à spécialiser les troupeaux ovins dans la viande et la laine et à délaisser l’exploitation laitière et la production fromagère en estive…

Seix. L'ancienne fabrique de laine

Seix. L’ancienne fabrique de laine

Et si  les habitants de Seix sont encore nombreux à se souvenir  d’avoir, dans leur enfance, fait les foins  et gardé les vaches dans les pâturages de basse altitude, non loin du torrent…

e chargement de la charrette de foin

Le chargement de la charrette de foin

Aujourd’hui, après la traite électrique,  c’est le camion qui vient ramasser le lait, de ferme en ferme pour le porter ensuite à la fromagerie centrale…
Les anciennes étiquettes de fromages, par leur diversité même témoignent de l’importance de l’activité fromagère autrefois. Ces étiquettes sont devenues aujourd’hui objets de collection (tyrosémiophilie),  sont également porteuses des représentations ou des thèmes propres à leur région d’origine… La variété de fromages  qu’ils soient fermiers, artisanaux, ou industriels  existe encore et connaît même un renouveau.
Fromages de vache, de brebis, de chèvre et fromages mixtes ! Avis donc aux amateurs, aux collectionneurs mais aussi aux gourmands et gourmets de tout poil pour un petit tour en images !

 Les cloches du bétail

Les cloches du bétail

L’activité pastorale au-delà de son impact économique et social joue un rôle capital dans le maintien de l’élevage mais aussi dans celui de la biodiversité et de l’attractivité paysagère. C’est en partie grâce aux troupeaux que la montagne est « entretenue »… Il faut donc préserver le pastoralisme.
Faire connaître et valoriser des races locales telles que la gasconne, la vache casta, le cheval castillonnais, le Merens, la brebis de Castillon ou la  Tarasconaise, est aussi l’une de nos missions !

Gasconnes

Gasconnes

Mais, dans tous les cas de figure,  ayons bien présent à l’esprit que si le maintien du pastoralisme et de l’élevage transhumant  permet à la montagne de rester vivante, les espèces faunistiques sauvages et leurs habitats font également partie des richesses montagnardes à préserver.

Seix. Fromage Savarin

Seix. Fromage Savarin

 

Pour en savoir plus

BESSET Jean, Orris d’Ariège

Bethmale,  collection Jacques Bégouen, Musée du palais des évèques de St Lizier

Un travail universitaire  (Toulouse, Université du Mirail), Le savoir des bergers de Casabède.travail universitaire

Un site dédié à l’art populaire

http://www.citedesarts.com/

Vous y apprendrez beaucoup sur les cuillers, biberons de berger, couloirs à lait, barattes, et autres lérous .
Ce site est géré et enrichi de manière bénévole.
Pour toute demande, renseignements ou pour apporter de nouvelles informations sur un objet, contact par email possible.

 

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