SEIX, souvenirs de la rue du Roy ou… l’heureux temps des carillonneurs !

L'une des cloches de l'église St Etienne

Seix. L’une des cloches de l’église St Etienne

Octobre 1938 : l’année de mes douze ans, celle où, à cette époque, on quittait l’école primaire pour entrer au Cours Complémentaire.
Et l’établissement que choisirent mes parents sur le conseil de l’institutrice fut le Cours Complémentaire de Seix dont la renommée était grande dans tout le département pour ses bons résultats au BEPC, aux concours d’entrée à l’Ecole Normale et dans les carrières administratives. Le directeur Monsieur Palmade,  avait pris sur lui d’assurer aussi la préparation à la première partie du Brevet Supérieur, diplôme qui permettait d’exercer le métier d’instituteur. Comme il n’y avait pas d’internat, on me mit en pension chez une personne originaire de Massat et qui résidait au « Fon de Seix » à la sortie du village sur la route d’Escarrères.

Seix. L'ancien collège

Seix. L’ancien Cours complémentaire

Les études s’étalaient sur cinq ans : Cours supérieur, première, seconde, troisième et troisième complémentaire. Je me retrouvai donc au premier octobre 38 dans la classe du Cours Supérieur.
Nous étions une quinzaine d’élèves, garçons et filles et parmi ces garçons l’un d’eux attirait l’attention par sa taille, le timbre de sa voix, mais aussi sa gentillesse et sa bonne humeur.
De plus il portait un prénom si peu courant qu’il suffisait à le désigner. Les professeurs eux-mêmes qui nous appelaient par notre nom et notre prénom associés – Joseph Pujol, René Andreu, Jean Caujolle, Albert Teychenné- disaient simplement Anicet.
Anicet était unique et incontournable. Fallait-il décrocher une carte de géographie, attendre un ouvrage sur la plus haute étagère de la bibliothèque ou soulever un lourd carton rempli de livres, c’est Anicet que l’on sollicitait. Cela devint très vite une habitude si bien qu’à la moindre difficulté, au moindre incident d’ordre matériel Anicet se levait et, de bonne grâce, offrait ses services. Et je crois qu’il aimait ce rôle qui lui assurait un réel prestige.

 

Seix. Albert et Anicet.1943

Seix. Albert et Anicet.1943

Comment naquit notre amitié, je ne saurais le dire, je me souviens seulement qu’elle s’imposa dès les premiers mois de l’année scolaire. Si bien qu’un jour de l’année 1939 Anicet m’annonça une grande nouvelle.
–  Au mois d’octobre prochain tu viens à la maison.

Seix. Le clocher de l'église et la maison à double balcons

Seix. Le clocher de l’église et la maison à balcons

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je restai sans réponse tant cette annonce inattendue me comblait de bonheur. Mais comment cela était-il possible ?
–    Hier soir, j’ai entendu ma mère dire qu’au mois d’octobre prochain on prendrait une nouvelle pensionnaire puisque Madeleine Escassut ne reviendrait pas, ayant terminé ses études au Cours Complémentaire. Alors ce matin j’ ai dit que tu m’avais demandé si on pouvait te prendre à la maison car tu t’ennuyais au Font de Seix. Et ma mère n’a pas dit non ce qui veut dire que c’est oui.
Au mois d’octobre suivant Anicet m’accueillit dans la vieille maison de la rue du Roy, la maison où je devais vivre les années les plus heureuses de mon adolescence. En fait, j’entrais dans une famille dont j’ai gardé un tendre et profond souvenir.
Je fis d’abord la connaissance de la grand-mère, Mémé Lucie, tout de noir vêtue, qui me serra fort dans ses bras en me disant des mots de bienvenue dans un patois semblable à celui que l’on entendait dans mon village.

Lucie

Lucie

Vint ensuite Maman Céline au franc parler, très prise par son rôle de tenancière du café de la Place, rayonnante de vie et de bonne humeur. Enfin papa Pierre très occupé par les travaux de la ferme, très discret, causant peu et travaillant beaucoup. Il quittait la maison au lever du jour et revenait le soir portant le bidon de lait que lui donnaient ses bêtes.

Seix. A la terrasse du café central.La famille Gaston-Lagorre

Seix. A la terrasse du café central. La famille Gaston-Lagorre

Pierre et Céline, propriétaires du café central en compagnie  de leur fils  Anicet, de leur belle-fille Jeanne -Marie et d’Alban Rieu, frère de Céline.

Et c’était mémé Lucie qui, malgré son grand âge  faisait la cuisine, des recettes identiques à celles que pratiquait ma mère à la maison. C’est dire que non seulement je n’eus aucune difficulté à m’adapter, mais que je connus le bonheur d’avoir un frère, à la fois très différent et très proche de moi.
J’étais plutôt menu, Anicet était grand et robuste. J’étais d’un naturel timide, lui était plein d’assurance et ne doutait de rien. Bref, nous étions faits pour nous entendre.
Dans ce nouvel environnement deux choses me surprirent d’entrée : le bruissement continu du ruisseau qui coulait au pied de la maison et la voix des cloches. Leur son clair et puissant tombait sur nous avec d’autant plus de force qu’elles nous dominaient puisque nous habitions quasiment au pied du clocher. Elles sonnaient encore trois fois par jour et l’angélus, surtout celui du matin, devint une importante indication d’heure.


Le carillonneur était un vieil homme de plus de soixante dix ans, usé par l’âge et le travail de la terre. Il arrivait, à l’heure de l’angélus, traînant avec peine ses lourds sabots. Il tirait de sa poche une grosse clé toute rouillée, l’enfonçait en tâtonnant dans la serrure et ouvrait le portillon qui donne accès à l’escalier en colimaçon qui mène à l’étroite galerie des cloches. Le brave homme progressait difficilement, on pouvait suivre la lenteur de la montée au heurt de ses sabots sur les marches de pierre.
–    Et si on montait derrière lui ?  me dit un jour Anicet, on verrait mieux comment il fait !
Et cela devint un jeu auquel nous nous livrions lorsque nous avions le temps et que les circonstances étaient favorables. Il fallait en effet que la rue soit déserte pour que personne ne nous voie ouvrir le portillon pour entrer et ressortir.
Le plus souvent Anicet passait le premier et son impatience était si grande et ses enjambées si puissantes qu’il rattrapait le carillonneur.
–    Qu’est-ce que je fais, je lui attrape un pied ?
–    Tu es fou ! Ne parle pas si fort, il va nous entendre.
Le  pauvre homme était sourd comme un pot, et nos éclats de rire n’attirèrent jamais son attention.
Un jour Anicet arriva avec un jeu de vieilles clés qu’il avait trouvées dans la grange et grande fut notre surprise en découvrant que l’une d’elles tournait parfaitement dans la serrure et ouvrait le portillon du clocher !

Porte dérobée menant au clocher

Porte dérobée menant au clocher

A partir de ce jour nous laissâmes en paix le vieux carillonneur et nous prîmes l’habitude de monter pour le plaisir de nous retrouver seuls et de dominer le toit des premières maisons, le pont sur le Salat, et plus loin la place où les jours de foire se tenait le marché aux bestiaux.
Un soir d’avril 1943, nous étions encore à table, lorsque Céline venant du café où les conversations allaient bon train, apporta la nouvelle que le vieux carillonneur avait été victime d’une attaque et qu’on l’avait trouvé inanimé dans son jardin.
Le médecin s’était montré très réservé quant à ses chances de survie.
Je regardai Anicet et je compris que la même idée venait de nous traverser l’esprit : nous allions assurer la relève, le sort venait de nous transmettre la charge de carillonneur. Et le lendemain les cloches sonnèrent l’angélus tout comme avant et personne dans le village ne se posa la question de savoir qui avait pris la succession. Le vieux curé non plus. Les cloches sonnaient, tout était dans l’ordre. Peut-être aurait-on pu remarquer que tous les mardis à midi elles avaient du retard. La cause en était le cours de mathématiques que Monsieur Palmade prolongeait à notre grand désespoir jusqu’à midi quinze ou midi vingt.

La voix des cloches
Durant les trois mois de fin d’année scolaire nous accomplîmes consciencieusement notre mission de carillonneurs bénévoles et ce n’était plus un jeu puisqu’il fallait sonner la messe et un enterrement. Au 14 juillet notre collaboration prit fin, je regagnai ma maison, Anicet continua seul quelques jours encore puis, au mois d’août quelqu’un accepta la charge de carillonneur attitré.

Albert Teychenné, professeur honoraire,
Ferrières-en-Ariège.

Seix. Le clocher la nuit

Seix. Le clocher la nuit

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